Les villes et leur organisation en Egypte ancienne.

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En 1960 encore, dans une étude scientifique sur l'Egypte au Nouvel Empire, la civilisation égyptienne était appelée « civilisation sans ville », et dans une histoire économique du pays, parue en 1975, on faisait même remarquer qu'en Egypte la ville en tant que centre de la civilisation n'avait pas existé. Pour l'Ancien Empire, cette affirmation trouve certainement une justification non négligeable dans la structure administrative centralisée du pays : la capitale y apparaît comme un centre et un cœur économique, tandis que dans le Delta on ne doit s'attendre à trouver que de petits villages, tantôt transformés en biens d'Etat appartenant au roi et abandonnés entièrement, tantôt refondés dans le cadre de la colonisation intérieure. Seuls les villages qui se développèrent dans les environs des sanctuaires traditionnels et des villes de pyramide auraient nécessité la création de structures urbaines, qui d'ailleurs ne correspondent pas à un concept de ville défini par des critères de densité, de dimension minimale, de concentration, de division du travail et de différenciation interne. Pour le Nouvel Empire encore, il découle des documents écrits que, chaque fois, les centres administratifs des nomes sont simplement nés d'une petite concentration de bâtiments administratifs et' de demeures pour les employés en poste, qui se sont développés partiellement à partir d'anciens domaines. Dans tous ces centres administratifs, que ce soit sous l'Ancien, le Moyen ou le Nouvel Empire, on peut reconnaître, semble-t-il, d'après les informations conservées dans les textes économiques et administratifs, les structures d'un habitat urbain. Mais devons-nous, pour conclure, nous fier uniquement à la théorie, reproduite ici de manière bien sûr fort succincte et très simplifiée, d'une administration centrale, et aux témoignages textuels qui s'y conforment ? Il ne saurait en être question. Il ne fait pas l'ombre d'un doute que la recherche archéologique a jusqu'à présent négligé un domaine précis de l'héritage matériel de la grande civilisation égyptienne : les vestiges des agglomérations et des villes de l'ancienne Egypte situées en terre cultivée. Au contraire des temples, des pyramides et des tombeaux de rois et de notables qui étaient jusqu'ici le point de mire presque exclusif de la recherche archéologique, érigés en pierre impérissable, conformément à leur mission de couvrir l'éternité, les habitations - aussi bien les palais des rois que les demeures des gens du commun - étaient bâties, elles, en briques d'argile périssables. Tandis que les tombeaux et les temples étaient édifiés sur la frange désertique de la vallée du Nil, surélevée et donc hors de portée de la crue et de l'humidité, les agglomérations étaient construites dans la zone cultivée annuellement inondée. Comme ces établissements devaient être érigés plus haut que le niveau supérieur de la crue, seules furent prises en considération les collines de roc ou de sable, fort rares, qui ne favorisaient guère l'extension de la surface habitée. Les nouveaux bâtiments étaient donc toujours édifiés sur des constructions antérieures, tombées en ruines après une durée de trente à quarante ans, et dont les décombres, composés de briques d'argile, pouvaient servir de fondations aux nouvelles habitations. Et c'est ainsi que les agglomérations, au cours de milliers d'années, se développèrent toujours plus en hauteur sur leurs propres déblais, jusqu'à former de véritables « collines d'agglomérations » ou tells. Comme, dans bien des cas, des localités ou des cimetières modernes occupent aujourd'hui ces collines d'agglomérations, la recherche archéologique est la plupart du temps rendue très difficile, sinon tout à fait impossible. Qui plus est, les détritus accumulés sur les tells par une longue occupation sont de nos jours encore volontiers employés comme engrais (« sebakh »). C'est ainsi que se sont perdus à jamais, et que se perdent encore, des témoignages archéologiques d'une valeur inestimable. La capitale du premier nome de Haute Egypte, Eléphantine, compte parmi les sites urbains les mieux fouillés d' ancienne Egypte. Malgré des siècles d'extraction du sebakh, la douzaine de mètres en hauteur que forment les strates de civilisation du tell, fouillé depuis 1974 par l'Institut archéologique allemand, donnent un aperçu significatif du développement de cette agglomération. La ville d'Ancien Empire avait été entourée par un rempart de plan ovale percé d'une petite porte en direction du port ; elle recouvrait une aire habitée de 1,6 hectare qui, au Moyen Empire, devait encore s'accroître pour atteindre une superficie définitive de près de 80 hectares. La ville ainsi étendue fut elle-même entourée par une nouvelle enceinte. Les tombeaux du Moyen et du Nouvel Empire qui se trouvent à la limite de la zone urbanisée révèlent une structure sociale nettement différenciée, comme il faut s'y attendre pour une ville qui a crû organiquement, étant tout à la fois la forteresse frontalière méridionale de l' Egypte, un port de transbordement et le centre administratif du premier nome de Haute Egypte. Les fouilles d'Edfou ont livré des résultats analogues : les structures d'habitat s'y sont développées historiquement. C'était la capitale du deuxième nome de Haute Egypte, dont les strates successives se sont accumulées sur une hauteur de plus de dix mètres. Elle fut aussi entourée au cours de son histoire par plusieurs enceintes qui servaient à protéger un quartier résidentiel aux structures très variées. A Abydos, à Memphis et à Héliopolis, ainsi qu'à Tell ed-Daba, peut-être identique à Avaris, la capitale des Hyksos, on peut suivre également une évolution historique similaire, qui rend assez vraisemblable l'hypothèse qu'il y avait eu en Egypte des structures urbaines développées. Les établissements d'ouvriers de Kahoun et de Deir el-Médina, conçus en une fois comme sur une table d'architecte ou encore la ville de résidence d'Akhénaton à l'existence éphémère, Tell el-Amarna, ne pourraient être appelés « villes » au sens historique du terme que sous certaines réserves, en raison des conditions historiques particulières de leur fondation, et ce même s'ils ont subi certains changements de structure - comme notamment Deir el-Médina. L'agglomération d'ouvriers et de fonctionnaires de Kahoun, située près du site de la pyramide de Sésostris II, fut fondée pour les ouvriers et les employés du complexe de la pyramide. Elle offre l'exemple classique d'une institution déjà mentionnée, « la ville de la pyramide » où, sur une période d'environ 150 ans, jusqu'à 2 000 hommes se consacrèrent au culte funéraire du roi défunt, Sésostris II, exemptés qu'ils étaient à cette fin de toute redevance vis-à-vis de la cour du roi vivant. On a reconnu des vestiges de semblables villes de pyramides à Dahshour ainsi qu'à Giza. L'établissement d'artisans de Deir el-Médina, construit au début du Nouvel Empire, était destiné à accueillir les ouvriers et les artistes employés à la construction des tombeaux royaux. Fondé par le roi Amenhotep Ier, il connut plusieurs agrandissements au cours des 19e et 20e dynasties. La superficie, mesurant quelque 130 sur 50 mètres, fut cernée par une enceinte comportant deux portes. Il y avait en moyenne de 30 à 40 artisans, tailleurs de pierre, graveurs, sculpteurs et peintres, qui vivaient avec leurs femmes et leurs enfants dans cette localité. Les innombrables ostraca qui y ont été retrouvés donnent un aperçu instructif sur la vie privée de ce groupe privilégié de personnes possédant leur propre tribunal, leur propre nécropole et leur propre temple. La ville sans doute le plus exhaustivement fouillée de l'ancienne Egypte est Tell el-Amarna, la résidence du roi « hérétique » Amenhotep IV, qui jaillit littéralement du sol désertique en l'espace de cinq ans. La zone urbanisée s'étendait, du nord au sud, sur quelque treize kilomètres. Elle était délimitée par des stèles frontières portant l'image de la famille royale. La ville, baptisée « l'horizon d'Aton », se composait d'un quartier nord et d'un quartier sud, séparés par le centre urbain où se trouvaient le grand palais royal, la maison du roi, des ensembles de magasins et surtout les deux temples d'Aton. En rapport avec l'urbanisme en Egypte, il faut encore mentionner les localités égyptiennes fondées à l'étranger. En raison de leur situation frontalière dangereuse, elles se sont pour la plupart développées à l'intérieur de fortifications. Ainsi en Nubie, rien que pour le Moyen Empire, on a recensé treize forteresses. Bouhen et Aniba en particulier avaient une très grande importance, aussi bien comme bases militaires que comme places de commerce.

L'agriculture en egypte

© Manon de Boisemont 2007